Nourrir le corps et l'esprit


"Et il savait lire. Pas les livres, ça tout le monde peut, lui, ce qu'il savait lire, c'était les gens." Novecento : pianiste - Alessandro Baricco

Lecture du moment

"Americanah" de Chimamanda Ngozi Adichie

Archives depuis 2010

Sauf mention contraire, toutes les photos publiées sur ce blog ont été prises par moi-même, merci de ne pas les utiliser sans mon autorisation

Ballet facial

La cabine de soins est baignée de cette douce luminosité, caractéristique des jours de soleil, ce dernier étant filtré par le lourd rideau blanc, mince frontière entre l’extérieur et le havre de beauté. Des bougies sont allumées, elles ne servent pas vraiment à éclairer, comme quand la nuit tombe et qu’elles deviennent alors la quasi-unique source de lumière. Elles font partie du cérémonial, de ces petites choses qui confèrent à la pièce cette ambiance sans pouvoir précisément les nommer, de ces petites choses que seules les plus attentives apercevront.

cabine_soins

source

Le lit de soins est recouvert de serviettes grises et roses pâles, dessous, une couverture chauffe et diffusera dans le dos, les épaules, les pieds, les jambes de celle qui s’allongera là dans quelques instants, une douceur, presqu’imperceptible mais néanmoins réconfortante. Les produits nécessaires à la réalisation du soin sont prêts, disposés sur le plan de travail, dans l’ordre dans lequel je vais les utiliser : rigueur et précision se cachent derrière les soins les plus réussis. Une petite serviette de couleur prune est roulée, les gants de toilette sont simplement disposés sur le  petit meuble. Tout est prêt.

Oh soudain, la rose de Barbarie, le miel, la coriandre et la cannelle s’emparent de mes narines; c’est le bâton d’encens que j’ai allumé il y a quelques minutes qui commence à répandre ses délices…

Et une dizaine de minutes plus tard, tout prend son sens, ma jeune cliente est allongée sur le lit de soins et s’amuse de cette inscription, écrite au plafond.

J’entre dans la cabine de soins avec précaution, me préoccupe de savoir si elle a assez chaud, si elle a des problèmes de peau, des questions sur le soin du visage qu’elle va recevoir ou encore une préférence entre l’huile d’argan parfumée à la rose ou le beurre fondant à la mangue et au gingembre, pour le massage des bras inclus dans le soin. Je prends le temps de soulever ses chevilles pour prendre et déplier le plaid qui se trouve sous ses pieds, je la couvre entièrement avec, des pieds au menton, même si il faudra que je dégage le cou dans quelques instants.

Je prends place derrière la tête de ma cliente, entièrement livrée à mes mains pour cette prochaine heure. On devrait toujours remercier les clientes de se confier à des mains inconnues le temps de trente, soixante, quatre-vingt dix minutes. Combien sont-elles à ne pas oser ? Combien sont-elles à avoir essayer mais on ne les reprendra plus ?

J’inspire profondément et place mes mains à plat sur ses épaules. J’expire silencieusement mais non moins pleinement, j’exerce une pression à la hauteur de mon expiration; prise de contact. Mes mains remontent sur les joues, le front, le cuir chevelu, toujours en pression ancrantes. Je perds le contact quelques secondes pour enduire mes mains d’un lait nettoyant et fondant, et mes mains commencent leur ballet, leur scène est son visage. Vagues amples et douces sur les joues, le menton, le cou, petits rouleaux sur les ailes et l’arête du nez, balayages doux sur le front. Je redescends, monte encore une fois et achève le premier acte sur ses tempes. On baisse le rythme et alors que la peau s’était acclimatée à la fraîcheur du lait, ce sont les gants chauds de rinçage qui entrent en scène. Pressions sur le décolleté puis larges lissages sur tout le visage, le rinçage se doit d’être également une étape relaxante. A ce moment, la respiration de la jeune femme se fait plus profonde, je remarque que son ventre, sa poitrine se soulèvent de manière visible, l’espace de trois-quatre duos inspiration-expiration. L’inexpérience m’a parfois fait interpréter cela comme de l’ennui mais je pense maintenant que c’est l’expression du bien-être.

Elle ne le sait pas encore mais cette réconfortante douceur dans laquelle elle baigne désormais ne va pas la quitter, je dépose par petites touches sur son visage un produit épais, rugueux, gélifié : un gommage chauffant parfumé à la cannelle. Sous mes doigts humidifiés, le gel se détend puis se liquéfie, les grains roulent sous mes doigts qui impriment des mouvements circulaires et en forme de huit sur tout le visage. Deux-trois minutes suffisent pour obtenir une peau douce et déjà plus lumineuse qu’il y a quelques instants. Rentrent de nouveau en scène les gants chauds, le rinçage deviendrait presque le meilleur moment du soin.

Mais détrompez-vous, jolie jeune femme enveloppée dans un paréo en coton peut-être un peu trop large pour vous, le meilleur moment du soin, il arrive seulement maintenant. Il arrive quand je remonte mes manches, les rares jours où j’en porte des longues, quand je me repositionne sur mon tabouret afin d’être confortablement assise pour quinze à vingt minutes, quand j’enduis généreusement mes mains d’un produit qui n’est jamais le même en fonction des soins mais que l’on appelle communément « crème de modelage ». Cette parenthèse bénie qui ne devrait être bâclée par aucune esthéticienne, ce pour quoi la majorité des clientes viennent faire un soin du visage chez une professionnelle : le massage du visage. Mais aussi du cou, du décolleté, des bras, des épaules et de la nuque. C’est par cette zone particulièrement tendue du haut du corps que je débute justement. Enveloppantes, fermes, rassurantes, douces, mes mains courent sur ces quelques centimètres carrés de peau, à priori anodins, en réalité, sensibles, très souvent tendus. Ce ne sont pas que mes mains qui bougent mais tout le haut de mon corps qui ondule au rythme des manœuvres lissantes et dé-stressantes. J’ai appris à masser avec tout mon corps. Et quel plaisir de passer mes mains sous ses épaules, d’atteindre les muscles trapèzes et de les lisser vers la nuque, la course de mes mains s’arrêtant à la naissance des cheveux. Petite pause et mes mains redescendent sur les bras, effleurent les coudes, mon buste se penche en arrière pour créer un étirement bienfaisant alors que je remonte sur les bras, les épaules. J’aperçois les poils de ses bras qui se dressent, la chair de poule caractéristique du bien-être qui vous enveloppe.

Avec des mouvements de liaison choisis, je continue le massage sur le visage, le contour des yeux, le front, le cuir chevelu. Je ne compte pas les minutes, le nombre de répétitions de chaque manœuvres, rien n’est minuté, chronométré, c’est juste à l’instinct. Quand chaque muscle du visage, chaque petit creux ont été travaillés, mes mains reviennent à leur point de départ, le décolleté, pour encore, quelques allers-retours sur les bras, un ou deux lissages des trapèzes.

En fond sonore, la musique d’ambiance se fait doucement entendre, les chansons se jouent les unes après les autres, au même rythme lent des étapes du soin. Et proche de moi, la respiration de ma cliente se fait maintenant très profonde, calme, de celle que l’on adopte quelques minutes avant l’endormissement.

Avec précaution, je saisis le pinceau sur le plan de travail, rangé dans un pot au milieu de la pince à épiler, du goupillon à sourcils, du rouleau de jade, du bâtonnet de buis et de la paire de petits ciseaux. Je plonge mon pinceau aux poils beiges orangés dans le pot de masque onctueux et je me revois, à l’examen d’état, appliquer mon masque facial avec précaution : couche épaisse et régulière, sans marques de passage du pinceau. Il m’arrive encore parfois, dans l’intimité de ma cabine de soins, de m’amuser à l’appliquer comme durant ces années-là. Durant les quinze minutes de pose, yeux fermés sur épiderme endormi, mes mains rencontrent la douceur de l’huile d’argan parfumée à la rose pour un massage des épaules, des bras, des mains, du bout des doigts.

La fin du soin est une manière de profiter d’encore quelques minutes de massage. Tous les prétextes sont bons; l’application d’un sérum, d’une crème pour le contour des yeux, d’un fluide hydratant, protecteur, bienfaisant.

Je termine comme j’ai commencé, une boucle toujours, des repères pour la cliente : pressions bienveillantes sur les épaules, les côtés du visage, le cuir chevelu. Et les mains s’ouvrent, de chaque côté du crâne, comme pour signifier à la cliente qu’on la libère, qu’on la rend à la vie extérieure, là derrière ce lourd rideau blanc, derrière lequel le soleil brille franchement.

 

J’ai écrit ce texte dans le cadre de l’atelier d’écriture « Les jolies plumes », crée par Célie & Fabienne. Ce mois ci, il nous était proposé de nous intéresser aux petits détails, à la description.

 

Reader Feedback

14 Responses to “Ballet facial”

  1. Aloxx dit :

    ça m’a totalement relaxé de lire ce texte, comme si je ressentais le bien être de la cliente ! wow ! ça donne très envie en tout cas, peut-être que je franchirai le pas un jour prochain. Merci pour ce texte si joli.

    • Mademoiselle Coquelicot dit :

      Mais oui il faut essayer, les soins du visage ça fait un bien fou! Je dis toujours à mes clientes qu’il y a un double bénéfice aux soins du visage : la relaxation ET une jolie peau, le double effet kiss cool quoi ! 😛

  2. Cavali'Erre dit :

    Ouah, c’est pas comme ça que j’ai été traitée pour mon dernier soin du visage. Là, ça donne envie, parce qu’on sent le plaisir que tu y prends!

    • Mademoiselle Coquelicot dit :

      Malheureusement oui, c’est vrai qu’on se fait rarement « traiter » comme ça pendant un soin du visage … Je ne comprends pas comment ni pourquoi des filles qui n’aiment pas masser, toucher les gens, transmettre du bien-être deviennent esthéticiennes…

  3. Amalia dit :

    Très beau texte ! Il donne vraiment envie ! :)

  4. Illyria dit :

    Très belle description en tout cas! On entre bien dans l’intimité de ce moment, félicitations!
    Je me demande bien ce qui t’a donné l’envie d’écrire sur ce sujet ^^

  5. Illyria dit :

    PS: je spamme, mais j’ai encore oublié de le dire: j’aime beaucoup l’idée de la liste de tes envies affichée sur ton blog, je trouve ça chouette et très sympa :)

  6. sofy from sxb dit :

    ce billet rend parfaitement compte des sensations que j’éprouve quand tu prends soin de ma peau. le bien-être est bien décrit et c’est sympa d’avoir une idée de tess sensations également.

Laisser un petit mot